■ Le Vice-Président américain, JD Vance, à la Conférence de Munich, le 14 janvier 2025 (©MSC).
JD Vance donne le ton. Dès sa prise de parole à Munich (pas anodin comme lieu) le 14 février dernier, l’administration du président Trump a chamboulé le paysage stratégique mondial. En annonçant au grand public une rupture non seulement stratégique, mais aussi idéologique entre les alliés transatlantiques, JD Vance a su rabattre les cartes de la géopolitique mondiale en laissant les Européens se demander si le ciel venait bel et bien de leur tomber dessus, tant la causerie était brutale (pas si mal comme cadeau de Saint-Valentin). Les Européens, qui se croyaient sain et sauf sous le parapluie d’un protecteur bienveillant sans ni même avoir de menaces militaires à leurs frontières, se retrouvent aujourd’hui face à l’Ours russe résurgent à l’Est et sans le bouclier américain à l’Ouest. Ce bouclier qui devient même une menace en soi alors que Washington parle d’annexer le Groenland, pourtant territoire danois et déjà dans le giron de l’Otan. Or, la tradition diplomatique des États-Unis, développée par plusieurs des pères fondateurs lorsque la nation venait à peine de sortir du berceau, veut que le pays se comporte comme cavalier seul. Un îlot géostratégique qui se contente de son statut de puissance régionale, se tenant à l’écart des conflits Eurasiatiques. Cette logique expansionniste, transactionnelle et quasi-isolationniste, n’est pas une aberration dans l’histoire américaine, loin de là. En effet, c’est bien la politique américaine des 80 dernières années, une politique libérale, atlantiste, parfois même néo-conservatrice, mis en place à l’aube de la Guerre Froide par le président Truman, les secrétaires d’État Marshall et Dulles et le diplomate George F. Kennan pour contenir l’URSS, qui est en réalité l'aberration historique. En tentant d'acquérir de nouveaux territoires pour s’affirmer comme hégémon régionale incontestée, un frappant l’économie mondiale de plein fouet en imposant des droits de douane massifs et en entreprenant la démarche d’une rupture transatlantique brutale, Trump s'inscrit dans une lignée de pensée stratégique qui trouve ses fondements parmi ses prédécesseurs eux aussi locataires de la Maison-Blanche : James Monroe, James Polk et William McKinley pour en citer quelques-uns.
Lafayette, Chateaubriand et de Tocqueville le voient à travers leurs propres yeux à la charnière des 18ème et 19ème siècles : l’Amérique surgit comme un géant continental, s’agrandissant constamment. Confiante en sa victoire révolutionnaire, et porteuse naturelle d’un espoire divin qui est la propagation de la liberté de côte en côte, un sentiment que le journaliste américain John L. O’Sullivan nommera plus tard la « destinée manifeste » en 1845, l’Amérique sous Thomas Jefferson et ses successeurs s’agrandit et parvient à s’établir en tant que véritable puissance alors que le continent Européen se déchire en pleine époque Napoléonienne avec l’achat de la Louisiane en 1803 notamment. La politique étrangère américaine s’articule donc autour de cet agrandissement quasiment sans fin, fondée sur l’expansionnisme vers l’Ouest. Cette politique qui accorde une place capitale à l’expansion est portée par un grand nombre de présidents, dont le président Polk qui en 1848 s’engage dans une guerre contre le Mexique, lui aussi nouvellement indépendant, pour tenter d'acquérir les vastes territoires mexicains au nord qui empêchent les États-Unis de réaliser leur « destinée manifeste ». Cette guerre, qui servira comme l’une des raisons pour laquelle les États du Sud déclarent leur sécession vis-à-vis de l’Union en 1861, était, jusqu’à présent, l’un des derniers vestiges de cet expansionnisme inarrêtable. Mais le nouveau Commandant-en-Chef change la donne, en annonçant sa volonté de prendre en main le Groenland, d’annexer le Canada et de récupérer le canal de Panama. De plus, il parvient dès ses premiers jours de retour dans le Bureau Oval pour renommer le Golfe du Mexique le Golfe de l’Amérique. L’Amérique de Trump, tout comme l’Amérique de ses prédécesseurs dont celle de McKinley s'agrandit et impose des tarifs douaniers massifs sur les importations pour protéger l’industrie nationale. La manifestation, ou plutôt des manifestations, d’un lien renoué entre la grande Amérique et cette destinée manifeste qui a façonné son histoire, notamment celle du 19ème siècle.
Ceux qui s'étonnent de ce désir de conquête exprimé par Washington se voilent la face devant ce qu’est l’histoire américaine. En tentant d’assurer la domination sur sa sphère d’influence en s'agrandissant par la force, Trump se comporte exactement comme se comportaient ses prédécesseurs qui ont donné à l’Amérique une partie de sa grandeur en lui léguant toujours plus de territoires. Pourtant, ce goût retrouvé pour l’expansionnisme n’est pas seulement le fruit d’un désir d'agrandissement innée chez nos amis outre-Atlantique, mais aussi le résultat d'une vraie réflexion stratégique et économique. Acquérir le Groenland donnera aux États-Unis une empreinte inégalée sur l’Arctique, car elle permettra à Washington d'assurer les entrées et sorties de l’Océan en contrôlant les points de passage du G-I-UK entre l’île groenlandaise, l’Islande et la Grande-Bretagne mais aussi le détroit de Béring entre l’État de l’Alaska et la Sibérie. Il est donc capital pour les États-Unis, qui adoptent une vision mercantiliste du monde, de s’imposer dans cette région qui avec la fonte des glaces verra s’ouvrir des voies de transport maritime qui changeront le commerce mondiale. Devancer la Chine, qui elle aussi tente de prendre sa part du nouveau marché, est donc essentielle dans cette logique. Pour Washington, il sera aussi nécessaire de développer plus de bases dédiées à la surveillance dans la région pour garder un œuil sur la Marine chinoise qui a pour but de mettre en place une présence constante de sous-marins dans la région et pour pouvoir exploiter les gisements d’antimoine du Groenland, un minerai critique pour l’industrie de défense dont le monopole permettra aux États-Unis de rivaliser avec la Chine- le pays qui jusqu'à présent détient la plus grande part de marché. Le souhait d’annexer le Canada comme exprimé par l’administration américaine quant-à lui revient sûrement aux ressources naturelles abondantes et l’accès aux routes Arctiques. Toujours dans cette mentalité du 19ème, le président Trump n’attache pas énormément d’importance aux alliances ce qui explique sa rhétorique fulgurante vis-à-vis de son voisin et de Copenhague. Nous pouvons donc y voir une vraie stratégie derrière ces tentations polaires, malgré le fait que Trump ne sache visiblement pas l’articuler.
Cet expansionnisme ne passe pas seulement par une simple volonté de conquête et des aspirations géopolitiques plus larges, mais aussi par le désir de se replier sur sa sphère d’influence traditionnelle et ses alentours. James Monroe et son secrétaire d’État John Quincy Adams (mais aussi les isolationnistes historiques) seraient fiers - Washington reprioritise les questions stratégiques régionales. En 1823, le Président d’alors James Monroe donne un discours au Congrès à Washington où il pose la feuille de route de la politique régionale américaine, exprimant sa volonté de voir les Européens se retirer de l’hémisphère. Voilà donc le retour en force de cette pensée avec l’annonce de vouloir reprendre le canal de Panama. Une analyse Monro-esque de la situation régionale pour Washington nous laisse avec deux conclusions qui servent comme Casus Belli pour Donald Trump en ce qui concerne le Panama en particulier. Premièrement, les États-Unis ne peuvent affirmer leur puissance outre-mer s’ils n’y parviennent pas dans leur arrière-cour - cette affirmation était la thèse du professeur Hal Brands dans une récente tribune pour Bloomberg. Ces dernières années la Chine et la Russie empiètent les États-Unis dans les Amériques, une violation flagrante de la doctrine Monroe qui ne peut aller sans réponse. Reprendre la souveraineté sur le canal de Panama, un point de passage critique du commerce mondiale, permet aux États-Unis de repousser l’influence chinoise dans la zone car les entreprises chinoises auront du mal à s’y installer et car les armées chinoises ne pourront y construire des bases. Assurer le contrôle régional et en y refoulant Pékin et Moscou, permettra à Washington de s’emparer des ressources critiques de l’hémisphère alors que Trump semble s’engager dans une lutte mondiale acharnée pour ces minerais stratégiques. Première victoire pour Trump, Panama a annoncé en février se retirer des Nouvelles Routes de la Soie, le grand projet d'infrastructure financé par la Chine. En second lieu, il est important de souligner que la doctrine de Monroe est non seulement une manière d’affirmer son hégémonie, mais aussi une manière de se protéger d’adversaires extérieurs puissants. Une souveraineté sur le canal, en y envoyant une flotte navale par exemple pour en faire un point d’appui militaire, permettra à la Marine américaine d’adopter une stratégie Mahanienne (penseur du 19ème siècle), où les américains pourront assurer la sécurité de leurs flancs océaniques avec des moyens réduits car ils ne seront plus menacés par d'éventuelles flottes chinoise en cas de conflit. Ce renforcement sécuritaire donnerait à Washington la capacité d’envoyer davantage de moyens vers le théâtre Indo-Pacifique alors que la Marine américaine est aujourd’hui bien plus petite en taille que sa rivale chinoise. L’exemple du Panama est donc utile pour expliquer la stratégie régionale qui se met en place.
Quid pour les engagements mondiaux alors? Donald Trump a quand même beaucoup de dossiers à gérer… Ces bouleversements dans la stratégie régionale s'inscrivent dans une remise en question plus large de ce qu’est la grande stratégie américaine. Car en réalité - et les acteurs géopolitiques mondiaux doivent en être conscients - cette remise en cause et ce retour aux fondements du 19ème siècle va bien au-delà de la présidence Trump. Trump n’est qu’un symptôme d'une envie de changement plus globale. Les soutiens de l’hégémonie libérale sont en recul, non pas face aux isolationnistes, mais face aux « Offshore Balancers » réalistes, comme le professeur et géopolitologue célèbre John J. Mearsheimer ou le nouveau sous-secrétaire à la Défense Elbridge Colby. Ces réalistes prônent la focalisation des ressources américaines vers l’Asie de l’Est pour mieux contenir Pékin dans la région, en détournant l’attention des autres théâtres de confrontations, notamment le théâtre Européen. Ces réalistes trouvent d'autant plus important d’effectuer une manœuvre Kissingerienne inversée pour détacher Moscou de Pékin dans l’espoir que Washington pourrait éviter de faire face à un bloc Eurasiatique alors que le pays entre dans une seconde Guerre Froide qui l’oppose à l’Empire du Milieu. Les alliés sont avertis : ils seront sans doute sacrifiés comme des pions sur le grand échiquier si la perte permet aux États-Unis de devancer la Chine. L’Ukraine en est le premier exemple, même si des voix comme celles de Hal Brands ou de Niall Ferguson se lèvent pour dénoncer ce sacrifice jugée trop important et presque inutile. Malgré le fait que ces réalistes soient critiquées pour leur incapacité de percevoir la création d’un axe autoritaire, ou les victoires russes sont des victoires chinoises et iraniennes et ou des victoires iraniennes sont des victoires russes et chinoises, ils restent tout de même prépondérant au sein de l’élite stratégique et l'intelligentsia de Washington au pouvoir. Comme le démontrent les déclarations et les démarches récentes de l’administration, la logique isolationniste du 19ème se mute en logique réaliste où les États-Unis tentent de préserver leur primauté tout en accordant moins d’importance aux alliances et aux multilatéralisme, agissant seul et où les vrais interlocuteurs sont les autres grandes puissances.
Mais l’administration voit clair. Le moment unipolaire est clos. C’est le retour inespéré de la politique des grandes puissances prédatrices et du réalisme offensif- ou tout doit être fait pour survivre dans un système international plus dangereux et plus compétitif. Après les débâcles stratégiques du 21ème, l’Amérique revient aux sources de sa puissance, s’affirmant comme puissance régionale avant de tourner son attention vers ses adversaires extérieurs. Et comme au 19ème siècle, seul l’Amérique sera l’allié de l’Amérique. Tout acteur étranger devient désormais un adversaire stratégique et économique aux yeux de Washington. Qu’importe l’histoire ou encore les valeurs, seule la survie compte en géopolitique. L’Europe en particulier devra donc elle aussi faire cavalier seul dans un système international nouveau où le protecteur d’alors laisse tomber le protéger pour poursuivre d’autres objectifs nationaux. Nous le savons, malgré les apparences, Trump veut laisser une empreinte non seulement idéologique, mais aussi intellectuelle. Après le corollaire de Theodore Roosevelt à la doctrine de Monroe, peut-être que nous aurons le droit au corollaire de Donald Trump. Mais cette fois, la rhétorique sera aussi sévère que le coup de bâton.
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